23/01/2009
Grand moment de solitude
L’une des qualités premières que doit avoir un instit s’il ne veut pas se faire lyncher par des monstres en puissance, c’est la théâtralisation. Plus les schtroumphs sont nains, plus c’est important.
« Oh, non !!! Gribouille a renversé tous les haricots ! Il va falloir les ramasser et les compter pour en avoir le nombre exacte ! Ca va être long ! Comment pourrait on faire pour ne pas se tromper ?! Les mettres par paquets de 10 ! Oh oui ! Quelle bonne idée ! » Et hop, voilà comment vivre à quoi servent les dizaines !
Attention, ce n’est pas les prendre pour des imbéciles. Les enfants savent très bien que nous jouons la comédie. Ils sont complices du spectacle dans lequel ils acceptent de jouer un rôle. Je dirais même qu’ils réclament de jouer un rôle, et plus le spectacle est gros, brillant, plus ils en redemandent. Nous passons ainsi parfois des heures à peaufiner une mise en scène pour une situation en maths.
C’est ce que je fais avec ma collègue Christine. Aujourd’hui, Gribouille, le chien de notre méthode de maths qui ne fait rien que des bêtises, doit comme à son habitude faire une farce aux enfants. Il est supposé cacher le tambourin du silence de la classe. (Ici, un autre exemple, quand la maîtresse tape sur le tambourin du silence, les élèves perdent leur voix, car c’est un tambourin magique….) et laisser un message à la classe pour que les enfants le cherchent. (Le but pédagogique étant le vocabulaire spatial, droite, gauche, devant, derrière, jusqu’à amener au plan ). Je l’aide pendant la récré à peaufiner la lettre. Elle pousse le professionnalisme jusqu’à faire une empreinte de pattes à l’encre. Elle accroche fièrement son œuvre au tableau, puis s’en va chercher sa classe.
Quelques minutes plus tard, des petits CP, encore non lecteurs, remarquent immédiatement la lettre et reconnaissent l’inimitable signature. La mise en scène est parfaitement réussie , ils sont tous en haleine et brûlent d’impatience de savoir quelle farce Gribouille leur a faite.
Christine s’éclaircit donc la voie et se prépare à s’offusquer du fait que Gribouille leur a pris le tambourin et qu’il faut absolument le retrouver :
-Voyons ce que Gribouille nous écrit. J’espère qu’il ne nous a pas encore une fois fait une farce ….
-Si !!! crient 25 voix de CP surexcités par l’événement.
Jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que le tambourin est à sa place. Elle a oublié de le cacher. Forcée de faire un demi tour plutôt brusque , elle bredouille :
-ah, eh bien, non, euh, en fait cette lettre n’est pas pour nous, elle pour l’autre classe de CP.
-Mais Maitresse, tu peux quand même nous la lire !
-Mais non voyons ! Lire une lettre qui n’est pas pour nous, ça ne se fait pas ! »
Et hop, vite faire disparaître la lettre avant qu’un petit malin qui ne sache déjà lire fasse la moindre remarque.
C’est dans ces moments là qu’on se sent très très seule face à 25 élèves.